
Après l'échec de la lutte pour la suppression des subventions des cotonculteurs occidentaux, les producteurs africains ont décidé d'expérimenter le coton transgénique. Pour quelle finalité ?
Le dernier sommet de l'OMC, tenu à Hong Kong en décembre 2005 est loin d'apporter une solution à la crise que traverse le coton africain. Les grandes conclusions de cette rencontre, c'est- à- dire la suppression des subventions à l'exportation en 2006 et de toutes les subventions agricoles à l'horizon de 2013, ne sont que des promesses. Il faudra alors beaucoup compter sur la bonne foi des pays riches. Mais en attendant, les dirigeants africains et leurs producteurs sont contraints de chercher eux-mêmes, et au plus tôt, les voies de sortie de crise. Le coton, en effet, représente pour les six grands producteurs de l'Afrique subsaharienne une très grande partie de leurs recettes à l'exportation. Or le véritable problème qui se pose à la commercialisation de la production africaine est celui de la compétitivité. Face la chute des prix sur le marché international, conséquence du dumping organisé par les producteurs des pays développés, l'or blanc africain est devenue de moins en moins compétitif par rapport aux cours mondiaux. Cette chute des revenus entraîne de graves difficultés dans l'économie des pays et agit sur la progression de la pauvreté dans les zones de production. Convaincus qu'une réduction drastique du coût de production offre une alternative heureuse à la crise que connaît la filière, le Burkina-Faso a fait le choix du coton transgénique. Il est le premier pays d'Afrique de l'ouest à avoir autorisé des essais en champ de coton transgénique appartenant aux firmes Monsanto (coton BT) et Syngenta (coton VIP). Le coton transgénique est une espèce génétiquement modifiée du coton souche burkinabè pour le rendre plus résistant aux parasites et ainsi, limiter le coût des intrants, donc de production.
Le coton occupe une place importante dans l'économie du " pays des hommes intègres ". Selon l'Institut de l'environnement et de recherches agricoles (Inera), il contribue à 55 % du Produit national brut (PIB), représente 35% du produit intérieur brut (PIB) et assure près de 60 pour cent des recettes de l'Etat. La fi lière emploie 3 millions de producteurs et constitue alors le premier secteur de l'économie du pays, avec un chiffre d'affaires de l'ordre de 417 millions d'euros (environ 500 millions de dollars). Le Burkina Faso est en fait le deuxième producteur de coton en Afrique après l'Egypte et le premier de l'Afrique subsaharienne avec plus de 600. 000 tonnes pour la campagne 2004/2005. Cette année, elle s'attend à une production de plus de 700. 000 tonnes car les surfaces emblavées ont sensiblement augmenté. Pour ne pas subir plus longtemps les caprices du marché international, le Burkina Faso s'est imposé des mesures hardies. Autorisée en juillet 2003, l'expérimentation du coton transgénique livre déjà ses résultats. La restitution des résultats des expérimentations a abouti à une conclusion positive. Selon les chercheurs de l'Institut de l'Inera et ceux de la firme américaine Monsanto, l'utilisation du coton transgénique " permet d'entrevoir non seulement une réduction très significative de la quantité d'insecticide utilisée en culture cotonnière, mais aussi d'augmenter les rendements du coton graine ". Le coton bacillus thuringiensis ou Bt est donc efficace dans la lutte contre les chenilles qui endommagent le coton. De plus, les expérimentations ont révélé que ce gène n'influence pas la précocité et le rendement égrenage du coton, mais contrôle efficacement les populations des larvaires, des lépidoptères carpophages et phyllophages. Le coton transgénique est donc a priori, une alternative aux charges en intrants évaluées à 30 milliards de francs CFA (47,7 millions d'euros) par an dont 10 milliards de FCFA (15,2 millions d'euros) pour les pesticides. L'introduction du coton transgénique au Burkina Faso constitue donc en soi, une avancée biotechnologique sur le continent africain.
D'autant plus que la biotechnologie représente plus de 30% de la production mondiale, avec la Chine et les Etats-Unis qui sont les deux plus gros producteurs mondiaux.
Le succès de l'expérimentation n'ouvre pas, par contre, la voie à la culture commerciale du coton transgénique au Burkina-Faso. L'introduction des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans l'agriculture dans les pays africains soulève encore des protestations. Les producteurs du coton, censés tirer profi t de la nouvelle technologie sont les plus méfiants. Une méfiance justifiée par l'usage alimentaire qui est fait de l'huile de coton. En effet, aucune étude fi able sur les conséquences de la culture transgénique à long terme n'est réalisée et le principe de précaution, jusqu'alors appliqué n'a tenu que sur seulement deux années d'expérimentation, avec pour objectif des impératifs économiques immédiats. Le coton transgénique, s'il semble apporter une réponse à la réduction du prix de revient, impose de nouvelles contraintes aux producteurs. Il faut compter avec un coût supplémentaire entraîné par le paiement de royalties par les producteurs de coton qui souhaiteraient recourir aux OGM. Les agriculteurs devront alors payer le prix de la technologie, à chaque campagne, à la firme Monsanto qui détient les brevets pour la production des semences transgéniques. Pour Madou Soulama, l'un des plus grands cotonculteurs burkinabé, " le prix pour la variété de coton génétiquement modifié qu'on expérimente ici dépasse les 50.000 francs CFA par hectare, tandis qu'actuellement, les producteurs dépensent en moyenne 37.000 FCFA pour les pesticides. Il paraît alors évident que le coton BT ne permet pas de lutter contre la pauvreté ". Mieux, il transparaît clairement que l'objectif visé, qui est la réduction du prix de revient, est loin d'être atteint. Non seulement la semence coûtera plus chère, mais les paysans se trouveront dans une position de dépendance par rapport à la firme productrice des semences. Et une main mise des firmes sur la filière peut biaiser le résultat, car le risque d'accroître les profits et de contrôler la production cotonnière n'est pas à écarter. D'autres griefs viennent enfin renforcer ces réserves et concernent notamment la résistance que développent déjà certains insectes face au coton transgénique.
D'après un rapport du Centre africain de biosécurité, les avantages supposés du coton BT sont biaisés dès le départ. Ainsi, les insectes cibles du BT sont seulement quelques-uns parmi l'ensemble des insectes qui s'attaquent aux cultures.Or les insecticides précédemment utilisés possédaient un champ d'action plus large que le BT. Du fait de l'arrêt de l'utilisation de ces insecticides, les insectes non cibles par le BT ont donc pu se développer plus librement pendant que les insectes cibles ont développé des résistances, rendant inefficace le coton BT. Ce dernier serait moins tolérant à d'autres insectes, impliquant ainsi une gestion de lutte contre les parasites plus lourdes. Cette thèse est confirmée par un autre rapport, celui de Greenpeace, qui en vient à la même conclusion, après avoir suivi pendant cinq années l'expérience chinoise dans la culture du coton BT. Selon cette deuxième étude, le coton transgénique BT ne sera plus capable d'ici 8 à 10 ans de contrôler la prolifération d'insectes "nuisibles" (à l'instar du charanзon du cotonnier) contre lesquels il a été mis au point. Le problème reste donc entier et le coton transgénique n'apporte pas clairement la réponse aux questionnements. Plusieurs zones d'ombre entourent encore l'avenir de la culture de ce coton sur le continent africain. En attendant une meilleure sortie de crise pour le coton africain, l'expérience burkinabé aiguise la curiosité de ses voisins.
Julien HADONOU